Mon histoire est longtemps restée en suspens entre deux pays, deux cultures, deux langues. Il m’aura fallu de longues années à tanguer de mission en mission à l’étranger pour faire réellement la traversée, et restituer enfin ce temps suspendu.
Petite, ma famille émigre en France. Plus tard, on me racontera le départ précipité, la peur au ventre. Pour ma mémoire, le vide, le trou noir. Puis le réveil au fil des premiers mois dans un hiver glacial. D’abord les larmes, puis la colère. Et le mutisme.
À l’école, une voix de femme me répète : « Parle ! Parle ! » Pour toute réponse, je finis par balbutier des sons inventés…
Éclatement entre le deux, recherche d’une voix, d’une langue à trouver pour mieux communiquer.
C’est au cours d’un stage de théâtre de l’Âme que j’ai pris conscience que j’avais été suspendue dans une longue errance, tant ce départ précipité m’avait morcelée. Il m’a fallu plusieurs décennies pour quitter ce bateau et cet espace où je ne trouvais jamais ma langue — un espace d’Exodus, d’exilée qui ne trouve jamais la paix —, pour conscientiser cela dans mon corps et laisser aller le tumulte de la perte d’un pays, de tous les cris, de toutes les sidérations, afin de débarquer enfin en tant que citoyenne du monde.
L’unification de ces deux continents a édifié un pont en moi, me permettant d’unifier et d’accueillir tous les êtres qui, comme moi, sont restés suspendus, en quête d’identité et de leur Nouvelle Terre.
Cela me confère l’honneur d’être la dépositaire de parcours et de témoignages de vie qu’il est si précieux de conter et de co-narrer, afin que chaque individu puisse prendre conscience de son appartenance à la Terre et à ses nombreuses couleurs.
C’est pour cela que je suis un espace prêt à accueillir les couleurs, qui va à la rencontre des richesses, telle une coupe qui se laisse emplir de parcours de vie, de langues et de cultures. Cela donne un sens à ces voyages si précieux à enseigner, car ils éduquent et inspirent toutes les générations à venir.
L’espace de perdition, de mal de mer, mal avec la Terre trop souffrante qui entraîne errance, éclatement, morcellement, pistes de recherche effrénées pour trouver une identité.
Et de ces terres mêlées et mélangées, ma quête m’a fait vivre des ellipses enfermantes où j’essayais de déchiffrer à quelle Terre, quelle fréquence, quelle culture, quelle langue j’appartenais. J’en avais perdu ma langue. J’avais perdu ma voix. Car à quelle voix, à quelle famille d’humains j’appartenais ?
J’en ai perdu ma voix pendant des années, mais je n’ai jamais renoncé à être accueillie par une Terre qui n’a jamais cessé de me nourrir à travers ses contes et ses légendes, où je pouvais me voir dans ses citoyens et ses héroïnes du monde.
Alors, dans cette quête de vérité de qui j’étais, j’ai embrassé bien des cultures, des pays, des langues, pour retrouver une langue universelle qui unit les peuples sur une Terre Universelle.
J’ai enfin débarqué. Je suis enfin accueillie par Le Monde.